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14/10/2013

Adieu à Maqroll le Gabier

Les livres ressortent des cartons, rejoignent les étagères et fondent une nouvelle chaîne de voix. L'une manque à l'appel du vivant et résonnera désormais dans les seules pages jaunies et endormies des Eléments du désastre : Alvaro Mutis n'est plus, Maqroll le Gabier, son double poétique, vogue dans les limbes...

Une colonne de fumée me suit, arbre épais aux ardentes racines.

Vivent en moi des villes solitaires dans lesquelles les crapauds meurent de soif. Je m'initie à des mystères simples faits de mots transparents.

30/08/2013

Habiter le poème

Cartographe du silence, géographe des sentes solitaires, Antoine Emaz est définitivement le compagnon de route des marcheurs. Ou quand le poème s'inscrit autant au gré des pas qu'au fil de la pensée. Dernier soleil d'été : marchons avec ces lignes du Poème au calme.

Quand on marche dans un pré immense, un matin de givre, rien ne se dit ni dedans ni dehors.

Silence vaste.

Celui qui doit se taire est occupé à se réduire au silence. Le silencieux, lui, n'a rien à dire. Seulement reposer dans le rien dire.

***

Ce paysage traversé chaque jour surprenait : peu à peu, on ne le découvre plus que rarement : on l'habite.

A la limite, on ne le voit même plus, on est dedans, au large.

Ainsi pour certains textes qui deviennent de vrais lieux.

Des espaces où s'allège un peu le poids.

24/08/2013

La nuit

Voyageur muet adossé au soleil de l’été, tu peuples d’ecchymoses l’envers de ta peau, marques que ton silence étend avec soin.

Nul oubli, nul répit, l’encre de ta voix file dans le lait de l’aube et René Char lui répond, du fond de La parole en archipel :

Il ne fallait pas embraser le coeur de la nuit. Il fallait que l'obscur fut maître où se cisèle la rosée du matin.

La nuit déniaise notre passé d'homme, incline sa psyché devant le présent, met de l'indécision dans notre avenir.

Je m'emplirai d'une terre céleste.

Nuit plénière où le rêve malgracieux ne clignote plus, garde-moi vivant ce que j'aime.

09/08/2013

Montagnes

L'intimité qui se noue avec la voix d'un poète passe aussi par le partage d'une terre commune. Qui va sur les sentiers des montagnes ne saurait être insensible à ces fragments de Philippe Jaccottet, et au retour dans la plaine, c'est encore un peu de l'air des cimes qui passe dans le regard et sur nos corps.

La parfaite douceur est figurée au loin

à la limite entre les montagnes et l'air :

distance, longue étincelle

qui déchire, qui affine


***

Dans l'étendue

plus rien que des montagnes miroitantes

Plus rien que d'ardents regards

qui se croisent

Merles et ramiers


***

Et des nuages très haut dans l'air bleu

qui sont des boucles de glace

la buée de la voix

que l'on écoute à jamais tue

04/08/2013

Seule la mer

La frontière entre poème et roman semble claire et peu perméable. Mais l'esprit et la sensibilité d'Amos Oz décidèrent un jour de bousculer cet ordre défini en osant une union improbable : son fruit s'intitule Seule la mer, c'est une oeuvre hybride, indéfinissable, d'une beauté poétique permanente et surprenante. Preuve s'il en est que certains métissages littéraires sont encore à inventer. Pour exemple en voilà un "chapitre", L'envie me prend :

Le soir. La pluie tombe sur les collines nues du désert. La craie, le silex et l'odeur

de poussière mouillée après un été torride. L'envie me prend d'être

ce que j'aurais été si j'avais su ce que tout le monde sait. Etre avant

la connaissance.

Comme les collines. Comme une pierre à la surface de la lune. Posé

là, sans bouger, confiant

en la longévité des livres.

08:19 Publié dans Amos Oz | Lien permanent | Commentaires (0)

07/06/2013

Sauf

C'est le titre d'une anthologie des poèmes d'Antoine Emaz. Aussi essentielle que la première, Caisse claire. On aimerait l'entendre comme dans "sain et sauf". Mais ce serait ajouter un mot, un mot de trop. Et chez Emaz, le mot de trop n'existe pas, jamais. Rare pesée du mot chez cet homme, fine balance toujours à l'oeuvre. On voudrait que la vie toute entière soit aussi précisément et justement mesurée. Serait-elle plus simple la vie, alors ? On ne sait pas... mais certains soirs, un bout de poème comme dans Poème en miettes la délimite à sa plus claire finalité. Ca ne résoud rien mais cela fait du bien.

Poème, débris ou indice d'un travail à faire. On ramasse, on termine, on ferme, on boucle, pour en finir.

Au bout, c'est encore tellement en avant que cela effraie.

03/06/2013

Je sais

Un petit livre rouge vit sur les tables des (bonnes) librairies de France et d'ailleurs un drôle de destin. Exposé depuis 2006, conseillé, lu et transmis par quelques infatigables passeurs, il sort de l'ordinaire en n'exprimant rien d'autre que l'ordinaire. 469 phrases commençant par "Je sais...". 469 notes, fines, banales, mais exprimées avec un tel concentré d'acuité et d'extrême simplicité qu'elles en deviennent, souvent, vertigineuses. Je sais de Ito Naga, chez Cheyne Editeur, est un livre rare.

284. Je sais que, comme pour le corps, il faudrait constamment se soucier de ce que l'esprit consomme.

285. Je sais qu'on redoute de s'abîmer en écoutant certains.

286. Je sais que des images bégnines peuvent nous hanter longtemps, comme ce corbeau estropié après la tempête.

287. Je sais que la pensée est par moments comme un fleuve en crue, qu'on peut alors ressentir comment on devient bègue.

23:56 Publié dans Ito Naga | Lien permanent | Commentaires (0)

26/05/2013

Le brouillon d'un texte

Nouvelle plongée dans la Poésie verticale de Juarroz. Sous la pleine lune, petite musique métaphysique de la nuit, miroir du doute et de l'imperfection, portrait d'un homme fait de mots, hanté par les mots, ne pouvant demeurer que dans et par les mots... et au bout de la ligne de fuite, un ultime espoir.

Nous sommes le brouillon d'un texte

qui ne sera jamais mis au net.

 

Avec des mots rayés,

répétés,

mal écrits

et même avec des fautes d'orthographe.

 

Avec des mots qui attendent,

comme attendent tous les mots,

mais ici abandonnés,

doublement abandonnés

entre des marges droites et vides.

 

Il suffirait pourtant qu'une seule fois

ce brouillon maladroit soit lu à voix haute

pour que nous n'attendions plus désormais

de texte définitif.

21/05/2013

Un jour je serai

On ne soupçonne pas toujours la force du verbe qui s'empare d'un esprit et d'une voix. Cette force qui fait chemin, cette force qui fait passion, cette force qui fait vie. Une force qui fait lien dans la nuit, puits de lumière, ciel rendu à l'azur... Parfois, un poète rend la dimension de cette force en une seule oeuvre. Murale de Mahmoud Darwich en est la démonstration. On trouve ce qui suit dès la seconde page, le reste est à l'avenant.

Un jour je serai ce que je veux.

 

Un jour je serai oiseau, et de mon néant,

je puiserai mon existence. Chaque fois

que mes ailes se consument,

je me rapproche de la vérité et je renais des cendres.

Je suis le dialogue des rêveurs.

J'ai renoncé à mon corps et à mon âme

pour accomplir mon premier voyage au sens,

mais il me consuma et disparut.

Je suis l'absence. Je suis le céleste

pourchassé.

 

Un jour je serai ce que je veux.

 

Un jour je serai poète

et l'eau se soumettra à ma clairvoyance.

15/05/2013

Dans les pas de Char

A L'Isle-sur-la-Sorgue, guère de traces de René Char : un vilain cours embouteillé, pas même un livre en devanture des librairies. Pour le retrouver il faut prendre l'air, fouiller l'invisible des collines, humer les tapis de pierres, frémir dans les corridors qu'emprunte le vent, de Montmirail au Ventoux, dans le silence de ses pas...

Les sentiers, les entailles qui longent invisiblement la route, sont notre unique route, à nous qui parlons pour vivre, qui dormons, sans nous engourdir, sur le côté.

23:17 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)