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23/08/2015

Dentelles poétiques

La tentation fut grande de stopper sur un compte rond : 5 ans, 300 notes, 60 poètes cités.

L'équation était parfaite mais c'était sans compter sur René Char et les Dentelles de Montmirail.

Un poète, une montagne du Sud, féérie de calcaires et de vignes. Un homme qui marche, bâton en main, mots en tête et les bons comptes s'effacèrent derrière ces fulgurances poétiques.

Aussi le voyage se poursuit, au rythme lent de la contemplation. Imaginons maintenant le pas lourd de René Char, colosse d'argile, laissant glisser son regard sur la roche et le ciel, dialoguant avec la montagne, sa mémoire et un rien d'éternité.

Au sommet du mont, parmi les cailloux, les trompettes de terre cuite des hommes des vieilles gelées blanches pépiaient comme de petits aigles.

Pour une douleur drue, s'il y a douleur.

La poésie vit d'insomnie perpétuelle.

Il semble que ce soit le ciel qui ait le dernier mot. Mais il le prononce à voix si basse que nul ne l'entend jamais.

Il n'y a pas de repli, seulement une patience millénaire sur laquelle nous sommes appuyés.

Dormez, désespérés, c'est bientôt jour, un jour d'hiver.

Nous n'avons qu'une ressource avec la mort : faire de l'art avant elle.

 

 

09:03 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)

26/05/2015

Méditation

L'un des tous premiers jours d'Octobre 1984 Henri Michaux rendit à son éditeur le manuscrit de Déplacements Dégagements et le 19 du même mois son coeur lui fit défaut. Les derniers mots édités de son oeuvre furent ainsi ceux de Postures, quatre poèmes autour du corps et de la méditation. Entre sereine mélancolie et dernière balade au bord des gouffres, l'ensemble en impose par son acuité et donne si furieusement envie d'avoir quatre-vingt-cinq ans que cela en est presque inquiétant. Extrait de Posture privilégiée.

Sous la tête,

les bras interdits de mouvements,

interdits d'interventions

 

Dans la tête

quiétude, harmonie, extension

Au bout le corps repose

 

Rien ne bouge

Plus de battues dans les bois

Plus de clairières

Soustraction

 

Abstinence règne

... savoir se laisser déposséder

L'esprit n'est plus détourné;

n'est plus offert aux distractions

n'en rencontre plus l'envie

Bain sans eau

 

Des provinces sans fin du corps allongé

on est sans nouvelles

 

Par-dessus un immense fleuve,

un pont s'est établi

d'une seule arche l'enjambant,

d'une arche unique se perdant au loin.

 

01/05/2015

Une brassée d'air

Chaque matin, un poème. Affirmation de la lumière au revers de la nuit. La vie toujours neuve, en trois lignes ou trois pages posées sur la peau du jour.

Les compagnons de l'aube sont toujours moins nombreux, toujours plus intimes. Chaque saison les renforce et l'on se reconnaît jusque dans la buée de leur oeil. Pesée des mots qui deviennent nôtres.

Philippe Jaccottet, première Notes nocturnes dans le recueil Après beaucoup d'années.

Adossé, vermoulu,

à ce pilier à peine moins précaire,

j'aimerais ne plus délivrer que des paroles

qui éparpillent les toits

(car même un toit de paille pèse trop

s'il vous sépare du rucher nocturne).

 

Je ne veux plus des labyrinthes,

même pas d'une porte :

juste un poteau d'angle

et une brassée d'air.

Déliés les pieds, délié l'esprit,

libres, mains et regards :

alors le deuil nocturne

est entamé par en bas.

31/03/2015

Ecrire, c'est être là.

Il faudrait le composer, et non plus le rêver, ce dictionnaire à unique entrée, dans lequel se déclineraient les multiples définitions, poétiques ou pas, du verbe écrire. A coup sûr celle de José Angel Valente, que l'on trouve dans Mandorle, y trouverait une place de choix.

Car oui, certains jours cela ne fait aucun doute : nous venons de l'obscur, l'écriture y naît et elle devient notre lumière.

Ecrire est comme la sécrétion des résines, non pas acte, mais lente formation naturelle. Mousse, humidité, argiles, limon, phénomènes du fond, et non pas du sommeil ou des songes, mais des boues obscures où fermentent les figures des songes. Ecrire, ce n'est pas faire, mais se loger, être là.

13/03/2015

Dans l'attente

Au seuil des nuages, quand toutes les pensées domestiques ont rendu les armes, avant l'achèvement du jour, on se cherche une pensée valable quatre saisons, un mantra qui saurait dire l'indicible...

Alors, retour aux bases en scrutant l'horizon de Michaux, du côté de La vie dans les plis, pour voir un peu comme ça, si par hasard on n'y figurerait pas, et si Dans l'attente ne serait pas cette pensée...

Un être fou,

un être phare,

un être mille fois biffé,

un être exilé du fond de l'horizon,

un être boudant au fond de l'horizon,

un être criant au fond de l'horizon,

un être maigre,

un être intègre,

un être fier,

un être qui voudrait être,

un être dans le barattement de deux époques qui s'entrechoquent,

un être dans les gaz délétères des consciences qui succombent,

un être comme au premier jour,

un être...

05/02/2015

Marque-page

Il faudrait se souvenir exactement pour quelle raison, dans le Cahier de verdure de Philippe Jaccottet, le marque-page était glissé sur ce poème-là.

Ou pas...

Une nuit, un matin, dans un train, au réveil, à Paris ou ailleurs, le marque-page avait demandé cette pause, pour éprouver sur la durée le corps d'un poème...

Comment il devient fragment même du lecteur, porte ouverte sur la trace d'une rêverie, méditation dans la pénombre...

On a vécu ainsi, vêtu d'un manteau de feuilles; puis il se troue et tombe peu à peu en loques.

Là-dessus vient la pluie, inépuisable, éparpillant les restes du soleil dans la boue.

Laissons cela :

bientôt, nous n'aurons plus besoin que de lumière.

 

20/01/2015

Lutte

Après le chaos... dans le grand vide de dix-sept corps absents, retrancher les lignes brisées et reprendre corps avec le mouvement...

Après Charlie, la poésie n'a toujours qu'un seul sens : puiser, à la source du monde, le grain des mots qui feront demain, de l'intime à tous...

Et comme Michaux avec ces figures à l'encre qu'il nommait Mouvements, apprendre à vivre avec ces taches, à jamais indélébiles.

Taches

taches pour obnubiler

pour rejeter

pour instabiliser

pour renaître

pour raturer

pour clouer le bec à la mémoire

pour repartir

08/12/2014

Quelqu'un, encore une fois

Parfois, tous les jours se ressemblent, et c'est tant mieux, finalement. Ne pas craindre la répétition, enchâsser sur la même chaîne ces jours de rien qui auront leur grandeur au moment du décompte. Ne pas fuir la répétition, la magnifier, la sereinement conter. Et donc, répéter encore une fois que Claude Esteban écrivit dans La mort à distance le plus implacable et le plus essentiel commentaire sur la beauté de l'existence humaine tout en narrant sa finitude.

Quelqu'un, et c'est n'importe qui, dispose de ma tête comme d'une maison vide, il entre, il sort, il claque chaque porte derrière lui et j'assiste impuissant à ce tintamarre.

Quelqu'un, et c'est peut-être moi, prend mes pensées les plus secrètes et les froisse dans sa main et les recouvre de poussière.

Quelqu'un et beaucoup de temps a passé, traverse lentement la chambre et s'arrête et contemple, sans me voir, le saccage.

Quelqu'un, n'importe où, ramasse les morceaux de mon ombre.

 

 

12/11/2014

Poésie pour pouvoir

Pour marquer les cinq ans de Vox Poetik il fallait bien ces quelques semaines de silence et le choix d'un texte emblématique pour relancer la voix, pour l'éclaircir.

Il est là : Poésie pour pouvoir de Henri Michaux. Un ensemble de trois pièces d'une densité rare à travers lesquelles Michaux, au mitan de son existence, entreprend de lutter contre la sourde colère qui le tend et le tord. Il déclare un combat, et en luttant contre s'affirme pour par les mots. C'est une leçon et nous l'apprendrons et nous la suivrons en commençant par la fin, avec les deux dernières strophes d'Agir, je viens.

 

Equipage de renfort

en mystère et en ligne profonde

comme un sillage sous-marin

comme un chant grave

Je viens

ce chant te prend

ce chant te soulève

ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux

ce chant est nourri par un Niagara calmé

ce chant est tout entier pour toi

 

Plus de tenailles

plus d'ombres noires

plus de craintes

Il n'y en a plus traces

il n'y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

où était éparpillement, est soudure

où était infection, est sang nouveau

où étaient les verrous est l'océan ouvert

L'océan porteur et la plénitude de toi

intacte, comme un oeuf d'ivoire.

 

J'ai lavé le visage de ton avenir.

 

27/09/2014

Henein le matin, suite

Même poème, même émerveillement devant cette faculté à dire en cinq lignes ce qui taraude l'esprit d'une partie de l'humanité, minoritaire on l'espère... Il serait tellement plus simple de ne jamais chercher, ne jamais interroger, ne jamais douter... Henein et les autres poreux sont heureusement là pour celles et ceux qui cherchent, pour les aider à mieux vivre cette quête, quotidienne, muette et nécessaire...

dans les sous-bois du langage

une voix cherche à dire

le premier mot de la journée

comme on cherche sa clé

sur le palier dans le noir