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25/05/2018

Politique

Henri Michaux jamais n'écrivit de textes politiques, son territoire poétique transcendait tout cadre... Aussi gardons-nous de ne pas faire porter à l'un de ses écrits un étendard qui ne lui correspondrait pas, mais un pas de côté peut s'autoriser, un pont entre l'année 1959 et 2018 peut se former via cet extraordinaire poème, Bouclier sous les coups, extrait de Vigies sur cibles.

Nous vivons une violence morale, politique et économique où le dédain de classe et la bêtise crasse se disputent une palme obscène. Nous refusons ce monde nouveau, nous n'avons pas pris les armes, nous cherchons une zone d'où attaquer, nous lisons avant l'assaut, nous désirons un souffle, une concentration...

Nous vous écoutons Henri Michaux, et pardonnez l'interprétation que nous ferons de vos mots, ils réparent nos maux.

 

Sous l'averse qui pleut sur lui

sous la projection incessante

dans le bouillonnement

il reçoit

il reçoit quoi ?

Difficile savoir

difficile savoir savoir

Derrière quatre écrans

dans sa chambre noire

il reçoit (...)

Les prises sont multiples

les abandons sont multiples

Entre douze savoirs, onze fois le doute

et le vent,

le vent de l'infime

le vent venant de l'inconnu

le vent de l'incertitude

le vent pour la perpétuation de l'incertitude

(...)

Trouble maintenant

trouble semblable à une paix bousculée

paix semblable à des éléphants de mer

sur une plage inhospitalière

Pouvoirs réduits,

plus de pouvoirs

poussière de pouvoirs

pluie de pluie

vertiges

buissons de pales

qui file

qui a filé

efforts finis

(...)

Temps

temps s'écoule

manne de temps

quel temps ?

C'est l'heure où le pauvre et le déchu

comme le riche et l'important

recueille une moisson surprise dans des champs inconnus

où chacun, de retour chez soi, vit avec ses parasites

mais balai à son tour balayé

reviennent les dehors

se rapprochent les dehors

on perçoit

on perçoit qu'on perçoit

afflux

Afflux sur soi

afflux contre afflux

Et prédateur comprend

Soleil à qui sait réunir.

08/06/2017

La voie poétique

Une nuit, un grand vent s'engouffre par toutes les portes de votre corps, même les plus secrètes... Vous pensez que ce corps ainsi ouvert à tous les vents ne peut pas être votre corps d'origine... Ainsi un corps fantôme, ou à tout le moins, extraordinaire, domine votre corps, le soulève et l'étend comme linges sur la corde... Puis vous songez : peut-être le connaissez vous, finalement, ce corps...né du mot, né de fougères et de mer, de vent et de brume, de criques et de sentes, corps d'avant la lumière...

Vous lui confieriez bien votre vie, tout comme Henri Michaux confia la sienne à un poème...

Tu t'en vas sans moi, ma vie.

Tu roules,

Et moi j'attends encore de faire un pas.

Tu portes ailleurs la bataille.

Tu me désertes ainsi.

Je ne t'ai jamais suivie.

 

Je ne vois pas clair dans tes offres.

Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.

A cause de ce manque j'aspire à tant.

A tant de choses, à presque l'infini...

A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n'apportes.

26/05/2015

Méditation

L'un des tous premiers jours d'Octobre 1984 Henri Michaux rendit à son éditeur le manuscrit de Déplacements Dégagements et le 19 du même mois son coeur lui fit défaut. Les derniers mots édités de son oeuvre furent ainsi ceux de Postures, quatre poèmes autour du corps et de la méditation. Entre sereine mélancolie et dernière balade au bord des gouffres, l'ensemble en impose par son acuité et donne si furieusement envie d'avoir quatre-vingt-cinq ans que cela en est presque inquiétant. Extrait de Posture privilégiée.

Sous la tête,

les bras interdits de mouvements,

interdits d'interventions

 

Dans la tête

quiétude, harmonie, extension

Au bout le corps repose

 

Rien ne bouge

Plus de battues dans les bois

Plus de clairières

Soustraction

 

Abstinence règne

... savoir se laisser déposséder

L'esprit n'est plus détourné;

n'est plus offert aux distractions

n'en rencontre plus l'envie

Bain sans eau

 

Des provinces sans fin du corps allongé

on est sans nouvelles

 

Par-dessus un immense fleuve,

un pont s'est établi

d'une seule arche l'enjambant,

d'une arche unique se perdant au loin.

 

13/03/2015

Dans l'attente

Au seuil des nuages, quand toutes les pensées domestiques ont rendu les armes, avant l'achèvement du jour, on se cherche une pensée valable quatre saisons, un mantra qui saurait dire l'indicible...

Alors, retour aux bases en scrutant l'horizon de Michaux, du côté de La vie dans les plis, pour voir un peu comme ça, si par hasard on n'y figurerait pas, et si Dans l'attente ne serait pas cette pensée...

Un être fou,

un être phare,

un être mille fois biffé,

un être exilé du fond de l'horizon,

un être boudant au fond de l'horizon,

un être criant au fond de l'horizon,

un être maigre,

un être intègre,

un être fier,

un être qui voudrait être,

un être dans le barattement de deux époques qui s'entrechoquent,

un être dans les gaz délétères des consciences qui succombent,

un être comme au premier jour,

un être...

20/01/2015

Lutte

Après le chaos... dans le grand vide de dix-sept corps absents, retrancher les lignes brisées et reprendre corps avec le mouvement...

Après Charlie, la poésie n'a toujours qu'un seul sens : puiser, à la source du monde, le grain des mots qui feront demain, de l'intime à tous...

Et comme Michaux avec ces figures à l'encre qu'il nommait Mouvements, apprendre à vivre avec ces taches, à jamais indélébiles.

Taches

taches pour obnubiler

pour rejeter

pour instabiliser

pour renaître

pour raturer

pour clouer le bec à la mémoire

pour repartir

12/11/2014

Poésie pour pouvoir

Pour marquer les cinq ans de Vox Poetik il fallait bien ces quelques semaines de silence et le choix d'un texte emblématique pour relancer la voix, pour l'éclaircir.

Il est là : Poésie pour pouvoir de Henri Michaux. Un ensemble de trois pièces d'une densité rare à travers lesquelles Michaux, au mitan de son existence, entreprend de lutter contre la sourde colère qui le tend et le tord. Il déclare un combat, et en luttant contre s'affirme pour par les mots. C'est une leçon et nous l'apprendrons et nous la suivrons en commençant par la fin, avec les deux dernières strophes d'Agir, je viens.

 

Equipage de renfort

en mystère et en ligne profonde

comme un sillage sous-marin

comme un chant grave

Je viens

ce chant te prend

ce chant te soulève

ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux

ce chant est nourri par un Niagara calmé

ce chant est tout entier pour toi

 

Plus de tenailles

plus d'ombres noires

plus de craintes

Il n'y en a plus traces

il n'y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

où était éparpillement, est soudure

où était infection, est sang nouveau

où étaient les verrous est l'océan ouvert

L'océan porteur et la plénitude de toi

intacte, comme un oeuf d'ivoire.

 

J'ai lavé le visage de ton avenir.

 

07/05/2014

Mouvements

On ne tient plus en place. Le corps a soif de mouvements. Le corps sort de sa coque de corps, explose. Mystères.

La vaste forêt demeure trop étroite. Et montagnes, encore trop plates. Alors on part dans le grand vent en pensant à Henri Michaux commentant les figures d'encre de Mouvements.

Course qui rampe

rampement qui vole

unité qui fourmille

bloc qui danse

(...)

Adieu fatigue

adieu bipède économe à la station de culée de pont

le fourreau arraché

on est autrui

n'importe quel autrui

On ne paie plus tribut

une corolle s'ouvre, matrice sans fond

La foulée désormais a la longueur de l'espoir

le saut a la hauteur de la pensée

on a huit pattes s'il faut courir

on a dix bras s'il faut faire front

on est tout enraciné, quand il s'agit de tenir

Jamais battu

toujours revenant

nouveau revenant

tandis qu'apaisé le maître du clavier feint le sommeil

12/12/2013

traversées du temps

Certaines lignes s'enracinent dans un pli de mémoire et vivent une vie discrète avant de ressurgir. D'où viennent-elles ? De qui sont-elles ? Et voilà une drôle de quête qui débute et qui ne connaît qu'une voie. Lire, lire et relire des oeuvres déjà lues jusqu'à retrouver l'objet de la rêverie, c'est le travail du lecteur, seul écho digne du travail du poète : nous rendre intelligible à nous-mêmes en inscrivant au plus profond de nos sens des mots qui traverseront le temps...

Six lignes extraites de Paix dans les brisements de Henri Michaux.

purifié des masses

purifié des densités

tous rapports purifiés dans le miroir des miroirs

éclairé par ce qui m'éteint

porté par ce qui me noie

je suis fleuve dans le fleuve qui passe

10/04/2013

Ne plus jamais purifier

Vraiment, il est des jours où le spectacle du monde étouffe, où le mille-feuilles des turpitudes et incohérences humaines devient par trop indigeste, où l'on voit revenir des mots souillés que l'on pensait indicibles. Purifier disent-ils... comme si ce chemin n'avait jamais mené au charnier...

Alors en ces jours comme en d'autres, bien meilleurs, tout n'est pas noir, loin de là, restons encore une fois sur une page de Michaux... Lorsqu'il écrit Emportez-moi son humeur n'était peut-être pas politique, mais faisons quand même nôtre aujourd'hui ce poème de sauvegarde.

Emportez-moi dans une caravelle,

dans une vieille et douce caravelle,

dans l'étrave, ou si l'on veut dans l'écume,

et perdez-moi au loin, au loin.

 

Dans l'attelage d'un autre âge.

Dans le velours trompeur de la neige.

Dans l'haleine de quelques chiens réunis.

Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

 

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,

dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,

sur les tapis des paumes et leur sourire,

dans les corridors des os longs et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

03/04/2013

A la mémoire des poètes lamentables

Hier, le mot poésie a fait la une d'un grand quotidien national (Libération), quelle chance ! Malheureusement c'est M. Houellebecq qui en parlait. Et, comme souvent, ce triste provocateur dit des choses un peu bêtes, assénées comme de suprêmes vérités. Ainsi la poésie contemporaine serait lamentable et ne vaudrait rien à côté de celle du 19è siècle... Misère, voilà, en une ligne, un siècle d'écrits foutu à la poubelle !... Que dire, sinon redonner très vite la parole à l'un de ces poètes "lamentables", Henri Michaux par exemple, dans un extrait de Je suis né troué, et renoncer, encore une fois, à lire Libé...

C'est à gauche, mais je ne dis pas que c'est le coeur.

Je dis trou, je ne dis pas plus, c'est de la rage et je ne peux rien.

J'ai sept ou huit sens. Un d'eux : celui du manque.

Je le touche et le palpe comme on palpe du bois.

Mais ce serait plutôt une grande forêt, de celles qu'on ne trouve plus en Europe depuis longtemps.

Et c'est ma vie, ma vie par le vide.

S'il disparaît, ce vide, je me cherche, je m'affole et c'est encore pis.

Je me suis bâti sur une colonne absente.