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16/12/2013

Le voyage immobile

Mêlez l'oud, le piano et l'accordéon du Voyage de Sahar d'Anouar Brahem aux pages de Conjoncture du corps et du jardin de Claude Esteban, baissez les lumières, laissez un murmure de soie empreindre la pénombre... et c'est comme si on lisait à même un coeur, comme si on entendait, enfin, le chant d'une peau...

J'ai refermé, sans le finir, mon livre. Qu'importent les mots clairs ? Toutes les pages lues parlaient d'un soleil immobile. Je n'ai pas vu l'ombre s'accroître sur le mur.

12/12/2013

traversées du temps

Certaines lignes s'enracinent dans un pli de mémoire et vivent une vie discrète avant de ressurgir. D'où viennent-elles ? De qui sont-elles ? Et voilà une drôle de quête qui débute et qui ne connaît qu'une voie. Lire, lire et relire des oeuvres déjà lues jusqu'à retrouver l'objet de la rêverie, c'est le travail du lecteur, seul écho digne du travail du poète : nous rendre intelligible à nous-mêmes en inscrivant au plus profond de nos sens des mots qui traverseront le temps...

Six lignes extraites de Paix dans les brisements de Henri Michaux.

purifié des masses

purifié des densités

tous rapports purifiés dans le miroir des miroirs

éclairé par ce qui m'éteint

porté par ce qui me noie

je suis fleuve dans le fleuve qui passe

28/11/2013

Ostinato

Le spectacle des tempes blanchies amène son lot d'émotions auquel succède bientôt, non sans heurts, son flot d'interrogations. Quelques livres sont là pour y répondre. Ostinato de Louis-René des Forêts est l'un d'entre eux. Parce qu'il dépose en douceur sur ces questions non pas une réponse, mais seulement une ombre, une forme d'épure de ce que pourrait être une réponse.

Se croire capable de renverser tous les obstacles, sauf le dernier en vue duquel venir à bout des autres ne compterait pour rien.

Il a oublié entre-temps où le mène son chemin sur lequel, passé un point de non-retour, il marque le pas et c'est tout comme s'il avait atteint sa destination.

Son exaspération, ses défis, sa brûlure... Mais il ne se reconnaît à la fin qu'au plus près du silence.

De l'envol à la chute, tous ces grands espaces paisibles désertés par la mémoire.

13/11/2013

Lanternes

Il faut bien les accrocher ces lumières, telles celles de Jaccottet dans les pages de La semaison... Les tendre haut, bien haut, visibles, au fronton de nos vies, au revers de nos rêves, ces frêles lumières qui parlent d'un temps qui se meurt...

La difficulté n'est pas d'écrire, mais de vivre de telle manière que l'écrit naisse naturellement. C'est cela qui est presque impossible aujourd'hui; mais je ne puis imaginer d'autre voie. Poésie comme épanouissement, floraison, ou rien. Tout l'art du monde ne saurait dissimuler ce rien.

*

Les poèmes - telles de petites lanternes où brûlent encore le reflet d'une autre lumière.

Peut-être ne voit-on le rose du soir sur les murs qu'au plus froid de l'hiver ?

27/10/2013

A minuit, près de la fenêtre...

A minuit, près de la fenêtre... Au plus près du silence, entre hier et demain, voici le lieu fragile, le lien serein : les pages d'un livre qui respirent plus fort d'être ouvertes encore une fois. Ouvrez les pages d'un livre et c'est un peu d'air pur qui circule au gré des rues, ouvrez les pages d'un recueil de poésie et renouvelez l'air du temps. Antonio Ramos Rosa, Animal regard, page 53 :

Le papier, la table, le soleil, la plume...

A côté, la fenêtre. Je ne possède rien

et je ne suis rien de ce que j'écris. Et je n'attends

rien de tout ce que j'espère.

 

Tout en écrivant je ne suis pas je ne veux pas

je n'écoute ni les paroles ni le silence.

J'aligne des mots je ne chemine pas encore.

Je suis devant une table pauvre et immobile.

 

Le papier, la table, le soleil, la plume...

Rien ne commence, même à l'ombre je ne respire pas.

Tout est clair et distinct.

14/10/2013

Adieu à Maqroll le Gabier

Les livres ressortent des cartons, rejoignent les étagères et fondent une nouvelle chaîne de voix. L'une manque à l'appel du vivant et résonnera désormais dans les seules pages jaunies et endormies des Eléments du désastre : Alvaro Mutis n'est plus, Maqroll le Gabier, son double poétique, vogue dans les limbes...

Une colonne de fumée me suit, arbre épais aux ardentes racines.

Vivent en moi des villes solitaires dans lesquelles les crapauds meurent de soif. Je m'initie à des mystères simples faits de mots transparents.

30/08/2013

Habiter le poème

Cartographe du silence, géographe des sentes solitaires, Antoine Emaz est définitivement le compagnon de route des marcheurs. Ou quand le poème s'inscrit autant au gré des pas qu'au fil de la pensée. Dernier soleil d'été : marchons avec ces lignes du Poème au calme.

Quand on marche dans un pré immense, un matin de givre, rien ne se dit ni dedans ni dehors.

Silence vaste.

Celui qui doit se taire est occupé à se réduire au silence. Le silencieux, lui, n'a rien à dire. Seulement reposer dans le rien dire.

***

Ce paysage traversé chaque jour surprenait : peu à peu, on ne le découvre plus que rarement : on l'habite.

A la limite, on ne le voit même plus, on est dedans, au large.

Ainsi pour certains textes qui deviennent de vrais lieux.

Des espaces où s'allège un peu le poids.

24/08/2013

La nuit

Voyageur muet adossé au soleil de l’été, tu peuples d’ecchymoses l’envers de ta peau, marques que ton silence étend avec soin.

Nul oubli, nul répit, l’encre de ta voix file dans le lait de l’aube et René Char lui répond, du fond de La parole en archipel :

Il ne fallait pas embraser le coeur de la nuit. Il fallait que l'obscur fut maître où se cisèle la rosée du matin.

La nuit déniaise notre passé d'homme, incline sa psyché devant le présent, met de l'indécision dans notre avenir.

Je m'emplirai d'une terre céleste.

Nuit plénière où le rêve malgracieux ne clignote plus, garde-moi vivant ce que j'aime.

09/08/2013

Montagnes

L'intimité qui se noue avec la voix d'un poète passe aussi par le partage d'une terre commune. Qui va sur les sentiers des montagnes ne saurait être insensible à ces fragments de Philippe Jaccottet, et au retour dans la plaine, c'est encore un peu de l'air des cimes qui passe dans le regard et sur nos corps.

La parfaite douceur est figurée au loin

à la limite entre les montagnes et l'air :

distance, longue étincelle

qui déchire, qui affine


***

Dans l'étendue

plus rien que des montagnes miroitantes

Plus rien que d'ardents regards

qui se croisent

Merles et ramiers


***

Et des nuages très haut dans l'air bleu

qui sont des boucles de glace

la buée de la voix

que l'on écoute à jamais tue

04/08/2013

Seule la mer

La frontière entre poème et roman semble claire et peu perméable. Mais l'esprit et la sensibilité d'Amos Oz décidèrent un jour de bousculer cet ordre défini en osant une union improbable : son fruit s'intitule Seule la mer, c'est une oeuvre hybride, indéfinissable, d'une beauté poétique permanente et surprenante. Preuve s'il en est que certains métissages littéraires sont encore à inventer. Pour exemple en voilà un "chapitre", L'envie me prend :

Le soir. La pluie tombe sur les collines nues du désert. La craie, le silex et l'odeur

de poussière mouillée après un été torride. L'envie me prend d'être

ce que j'aurais été si j'avais su ce que tout le monde sait. Etre avant

la connaissance.

Comme les collines. Comme une pierre à la surface de la lune. Posé

là, sans bouger, confiant

en la longévité des livres.

08:19 Publié dans Amos Oz | Lien permanent | Commentaires (0)