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04/04/2014

Le gardeur de troupeaux

De tous les êtres poétiques dans lesquels Fernando Pessoa s'est coulé, Alberto Caeiro, le Gardeur de troupeaux, est le plus touchant. Comme une fulgurance il a surgi dans la vie de Pessoa le 8 mars 1914, a bouleversé un citadin moderne poète et dépressif qui troqua sa gabardine contre des habits de pâtre et donna à son spleen une bienheureuse simplicité dont l'écho, un siècle plus tard, ne cesse de résonner.

Ce qu'il faut c'est être naturel et calme

dans le bonheur ou le malheur

Sentir comme on regarde,

penser comme on marche,

et au bord de mourir, se souvenir que le jour meurt...

21/03/2014

Tard dans la vie

Parfois un poète sent dans l'air une vibration métallique.

Il se sait à la veille d'une infime tragédie.

Ne devinant quel pan de sa vie va se détacher, mais redoutant cet instant, il écrit.

Que peut-il faire d'autre ?...

Parfois il s'appelle Pierre Reverdy. Il a le regard doux, charbonneux et triste. Il écrit Tard dans la vie.

 

Je suis dur

je suis tendre

                   Et j'ai perdu mon temps

                   à rêver sans dormir

                   à dormir en marchant

Partout où j'ai passé

j'ai trouvé mon absence

je ne suis nulle part

excepté le néant

mais je porte accroché au plus haut des entrailles

à la place où la foudre a frappé trop souvent

un coeur où chaque mot a laissé son entaille

et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvement

11/03/2014

Le Ravin du monde

Contribution orientale, poétique et taoïste à la nébuleuse théorie du genre. Où il est également question de montagne, de vertu (à lire ici au sens de sagesse) et de traversée du temps. Le tout étant attribué à Lao Tseu dans le chapitre 28 du Tao-tö King dans la traduction disponible en Pléiade. Lisons, méditons, agissons.

 

Connais le masculin,

adhère au féminin,

sois le Ravin du monde.

Quiconque est le Ravin du monde,

la vertu constante ne le quitte pas,

il retourne à l'état d'enfance.

08:03 Publié dans Lao Tseu | Lien permanent | Commentaires (0)

07/03/2014

Notes solaires

Tant pis pour le cliché, mais le soleil sied bien mieux aux pages de René Char que le gris de l'hiver. Sous la lumière et l'azur, certaine notes des Feuillets d'Hypnos deviennent solaires, s'éclairent et chantent autrement. Elles n'en demeurent moins pas riche du mystère et de la tension qui les firent naître au creux de la guerre.

 

156. Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de l'univers la plus dense, la plus utile et la moins apparente.

 

163. Chante ta soif  irisée.

 

169. La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.

 

182. Lyre pour des monts internés.

 

212. Enfonce-toi dans l'inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer.

08:28 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)

26/02/2014

La vie du poème

Vous possédez une bibliothèque. Elle contient quelques oeuvres de poètes ? Prenez garde, vous n'êtes plus seul(e) chez vous. Soyez rassuré(e), vous êtes en bonne compagnie. Pour avoir fréquenté en lui-même de nombreux poètes, Fernando Pessoa nous le rappelle et le confirme, les poèmes sont vivants.

Il m'arrive de soutenir qu'un poème est une personne, un être vivant, qu'il appartient, avec une présence corporelle et une existence charnelle, à un autre monde où notre imagination le projette.

21/02/2014

Le lecteur

A cet idéal d'écriture porté par Juarroz répond le besoin, tout aussi idéal, d'un lecteur investi d'une attente absolue. Porté par les ombres tutellaires de Char et Michaux, Christian Bobin dresse dans un saisissant passage de Souveraineté du vide le portrait d'un lecteur incandescent en quête de son double parfait : "l'écrivain sourcier".

 

Purification. Entrée en lecture. Entrée en rêverie. Purification.

 

Lisant, non pas pour savoir, non pas pour apprendre, pour accumuler, pour entasser, pour acquérir. Non, rien de tout cela. Lisant bien plutôt pour oublier, pour se déprendre, pour perdre, pour se perdre. Redevenant seul, infiniment seul.

 

Assez seul pour ne plus l'être jamais.

 

18/02/2014

Lettres vives

Allez savoir pourquoi un recueil s'impose soudain comme le totem d'une saison... Onzième poésie verticale de Roberto Juarroz est le ciment de cet hiver. Chaque page vient posément calfeutrer les interstices glaçés par le vent; chaque page rend hommage au nom de l'éditeur qui les a publiées en français, Lettres vives; chaque page délivre sa part de lumière au jour naissant et tous les matins deviennent argentins.

Une écriture qui supporte l'intempérie,

qui puisse se lire sous le soleil ou sous la pluie,

sous la nuit ou le cri,

sous le temps dénudé.

 

Une écriture qui supporte l'infini,

les crevasses qui s'étoilent comme le pollen,

la lecture sans pitié des dieux,

la lecture illettrée du désert.

 

Une écriture qui résiste

à l'intempérie totale.

Une écriture qui puisse se lire

jusque dans la mort.

10/02/2014

Poétique du sommet

Pierres. Matrice des montagnes. Harmonie de pierres, mer à houle calme, mer minérale. Au milieu se pose un chemin, une ligne, fiable comme une mire. Sur la grille des comptes, à l'heure de l'obscur, les pierres vaudront de l'or.

Et les poètes qui parlent avec les montagnes, vivent montagnes, traducteur du langage brut des pierres sont d'éternels orpailleurs. Erri de Luca est de ceux-là. Et lorsqu'il publie un livre de dialogues, Sur la trace de Nives avec Nives Meroi alpiniste, les paroles qu'ils lui attribuent sont une poétique des cimes.

"...le vide augmente et la montagne se resserre, se réduit, s'écrase vers le sommet. La terre finit et on voyage sur le bord des deux règnes, le sommet est la parfaite frontière, la fin de la terre, la beauté."

 

30/01/2014

Hiver

Une fois n'est pas coutume, l'extrait du jour sera long, comme l'est l'hiver, comme l'est ce poème d'Antoine Emaz. On a bien tenté de l'incurver, de le creuser, de le fouiller, mais il était déjà au plus près du nu. Les mots malaxés et retournés comme de la tourbe, plus rien à bouger, juste répéter et faire passer.

le ciel se défait

en sous-couches successives

se délite

 

on a les mots en main

comme des étoiles

qui tiennent mal

***

continuer le travail

passer delà cette coque de ciel

ou s'écraser

***

on tourne autour de quel vrai

mal en mots

 

on gravite avec les mots autour

de quoi

muet

qui force à tourner autour

***

encore une fois

l'élan l'impact

et le corps s'amenuise

***

à chaque fois

il y a ce redressement

et les mots reviennent

d'où plus loin que les mains

dans les mains

 

comme des muscles nets

plus maigres

à l'intérieur

 

à chaque fois émerger

c'est étrange

ça parle juste

de travers

20/01/2014

Mantras

Certes, on ne répétera pas en boucles ces mots d'Emmanuel Dall'aglio mais pourtant ils ont bien valeur de mantras... Là, vivant dans un coin de l'esprit, posés sur le beau papier des livres du Cheyne... et depuis tant d'années ils aident, ils soutiennent, prenant au gré des saisons une force, une densité, une intensité qu'on ne soupçonnait pas à leur découverte, il y a déjà vingt ans...

Aime ce jour, cette nuit

et tout ce qui vient trop tard...

Ainsi se rencontrent les saisons.

 

***

L'évidence m'est nomade.

 

***

Nomade, comme l'inutile

intempérie du coeur...

 

***

D'inconsolables sabliers,

d'inguérissables vides.