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02/05/2014

Les livres d'occasion

Les temps sont durs, mais n'abandonnez pas la lecture. Les livres : empruntez-les, donnez-les, laissez-les sur un banc. Pitié pour les libraires, ne les volez pas. Dernière option : suivez ce conseil de Erri de Luca. Il le donne au tout début de Trois chevaux, qui n'est pas un livre de poésie, mais peu importe. De Luca a l'âme d'un poète, c'est un homme droit, farouche et admirable. On peut l'écouter et lui faire confiance.

Je lis seulement des livres d'occasion.

Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d'un doigt et elle reste immobile. Comme ça, je mâche et je lis.

Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu'elles restent à plat. Les livres d'occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.

Ainsi, à midi, au bistrot, je m'assieds sur la même chaise, je demande de la soupe et du vin, et je lis.

10/02/2014

Poétique du sommet

Pierres. Matrice des montagnes. Harmonie de pierres, mer à houle calme, mer minérale. Au milieu se pose un chemin, une ligne, fiable comme une mire. Sur la grille des comptes, à l'heure de l'obscur, les pierres vaudront de l'or.

Et les poètes qui parlent avec les montagnes, vivent montagnes, traducteur du langage brut des pierres sont d'éternels orpailleurs. Erri de Luca est de ceux-là. Et lorsqu'il publie un livre de dialogues, Sur la trace de Nives avec Nives Meroi alpiniste, les paroles qu'ils lui attribuent sont une poétique des cimes.

"...le vide augmente et la montagne se resserre, se réduit, s'écrase vers le sommet. La terre finit et on voyage sur le bord des deux règnes, le sommet est la parfaite frontière, la fin de la terre, la beauté."

 

09/09/2012

La mer est un cimetière

Cela fait parfois la une de nos médias, parfois seulement quelques lignes, quelques reportages et puis on oublie. Des hommes, des femmes, quittent un continent pour un autre, prennent place dans des embarcations qui ne tiennent pas l'eau, et leurs coques deviennent cercueils, et la mer cimetière. Ils ne sont pas marins, juste des hommes et des femmes qui voulaient une vie meilleure, ou tout simplement une vie.

Erri de Luca ne les oublie pas, ils vivent en son coeur et sous sa plume de poète il leur a rendu vie, grandeur et dignité. Son long poème Aller simple est une épopée, en voici une page, tragique, celle qu'il ne faut pas oublier, jamais.

Nous sommes les innombrables, redoublés à chaque case d'échiquier

Nous pavons de squelettes votre mer pour marcher dessus.

Vous ne pouvez nous compter, une fois comptés nous augmentons

fils de l'horizon, qui nous déverse à seaux.

Nous sommes venus pieds nus, sans semelles,

et n'avons senti ni épines, ni pierres, ni queues de scorpions.

Aucune police ne peut nous opprimer

plus que nous n'avons déjà été blessés.

Nous serons vos serviteurs, les enfants que vous ne faites pas,

nos vies seront vos livres d'aventures.

Nous apportons Homère et Dante, l'aveugle et le pélerin,

l'odeur que vous avez perdue, l'égalité que vous avez soumise.

15/08/2012

Ce que l'on doit aux histoires

Nous qui laissons nos corps et nos envies dériver à l'envie dans les mots de celles et ceux qui en font leur vie, nous aurons à coeur d'apprendre par coeur ce qu'Erri de Luca nous dit de son histoire de raconteur d'histoires :

J'ai encore le temps de voyager,

le bagage léger frapper aux portes

sans posséder de clés.

Je dois ça aux histoires, de me suffire,

moi aussi de leur suffire.

Avec crayon et cahier je peux écrire même quand gèle

l'encre dans mon stylo.

C'est la part qui me fut assignée,

héritage qu'on ne peut recevoir et laisser.

Je suis fait de ça, de pages feuilletées

et puis reposées.

08/08/2012

Géographie du désir poétique

Juste avant l'été est paru en France un recueil de poèmes de Erri de Luca, Aller simple, son second traduit ici. Double bonheur car un nouveau livre de Erri de Luca est en soi toujours une bonne nouvelle, qu'il s'agisse en plus de poésie ajoute un sourire au sourire... En son coeur, on y trouve ce texte simple et beau, la profession de foi de Erri de Luca, sa géographie du désir poétique.

Quand je lis des livres en vers, des livres de poète, chacune de leurs pages ressemblent à une route. Pour moi, un livre de poèmes est une ville. Sur les vers de Brassens et de Rilke, de Dylan et de Brodsky, je me promène, je cours ou bien je m'arrête : je voudrais habiter là.

Je divise en quartiers ces feuilles ajoutées à Aller simple. Elles sont le pays où j'ai essayé d'habiter. Je n'y ai pas vécu seul, si une personne de passage peut dire : moi aussi je me penchais d'un balcon de l'étage supérieur pour regarder dans la rue.

20/06/2011

Le créancier indulgent

Rien dans l'oeuvre d'Erri de Luca n'a été publié sous le vocable de poésie mais il travaille comme un orfèvre la même universelle matière : rendre de l'homme une épure et nous l'offrir. Spécialement dans Le poids du papillon :

Quand un homme s'arrête pour regarder les nuages, il voit défiler le temps au-dessus de lui, un vent qui enjambe. Alors il faut se remettre debout et le rattraper.

(...)

Sa vie au gré des saisons était allée avec le monde. Il l'avait gagnée tant de fois, mais elle ne lui appartenait pas. Il fallait la rendre, froissée après avoir été utilisée. Quel était ce créancier indulgent qui la lui avait prêtée neuve et la reprenait usée, à jeter.