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09/11/2017

Lignes de vie

Nous parlerons ici d'un temps sans écrans, sans interface, sans virtualité. Où la seule vitalité de l'esprit ne pouvait s'exprimer que sur et via des supports simples et nobles. Un moment d'ennui ? Un besoin de distraction ? Papier, plume, encre, voix, entre autres s'offraient naturellement. 

Henri Michaux nous entretient de ce temps, lui qui voyageait, écrivait, peignait, griffonnait sans relâche, emplissant les interstices de l'existence, inventant une langue, s'inventant par le geste, imposant à son imaginaire une ligne de vie par la création de lignes vitales.

Extrait de Lignes.

 

Alevins de l'eau nouvelle d'un sentiment qui point, parle, rit, ravit ou qui déjà par moments poignarde

Echappées des prisons reçues en héritage, venues non pour définir, mais pour indéfinir, pour passer le rateau sur, pour reprendre l'école buissonnière, lignes, de-ci, de-là, lignes,

dévalantes, zigzagantes, plongeantes pour rêveusement, pour distraitement, pour multiplement...en désirs qui s'étirent, qui délivrent.

Débris sans escortes, le réel déminé,

souris du souvenir indéfiniment se profilant à l'horizon de la page,

ou bien tracés légers d'avenir incertain.

D'aucune langue, l'écriture -

sans appartenance, sans filiation,

lignes, seulement lignes.

 

26/10/2017

Pour faire court...

Chapitre 14 de Sur le jadis de Pascal Quignard. Trois lignes, vingt-quatre mots, cela seul suffit parfois pour entamer une journée sous les auspices de la sérénité.

 

Les poissons sont de l'eau à l'état solide.

Les oiseaux sont du vent à l'état solide.

Les livres sont du silence à l'état solide.

18/10/2017

Sur le jadis (1)

L'odeur du café. Les premiers pas dans l'escalier. Un murmure, ou le silence, sous les draps. Le signal rauque d'un corbeau, ou d'une mouette. Une lueur à l'Est. Le vent, ou la pluie, ou l'infime vibration du soleil sur le toit. Le réel, ici et maintenant, strié d'éclairs inconnus venus d'un ailleurs intime... Eclairs que seule une pensée écrite rend intelligible. Eclairs dont nous n'aurons plus à craindre les craquements dans le silence de l'aube.

Pascal Quignard est ce penseur. Extrait de Sur le jadis, Dernier royaume II.

 

Nous sommes à la merci d'images qui n'ont aucune source visuelle en nous. Nous avons vécu avant de naître. Nous avons rêvé avant de voir. Nous avons entendu avant d'être sujets à l'air. Nous sommes entrés en contact avec le langage avant d'être envahis par le souffle. (...)

Nous sommes les pousses de l'antériorité invisible.

Echos d'images.

Echos d'images nocturnes.

A la fois des fantômes que l'aube chaque jour foudroie et des fantasmes que chaque veille déteste.

 

13/09/2017

Pensées sous les nuages

Par essence, le poète est proche du ciel. Les silences et la densité qu'il insère dans ses mots puisent leurs origines dans la contemplation, d'un mur, d'un jardin, de l'horizon, et donc, souvent, du ciel. La lumière est sa compagne; que le soleil, les étoiles, les aubes et les couchants lui soient un temps dissimulés, et le voilà qui doute, s'interroge, intériorise cette absence, et nous la rend plus lumineuse que si un ciel d'été l'illuminait.

Philippe Jaccottet, première page de Pensées sous les nuages.

- Il est vrai qu'on aura peu vu le soleil tous ces jours,

espérer sous tant de nuages est moins facile,

le socle des montagnes fume de trop de brouillard...

(Il faut pourtant que nous n'ayons guère de force

pour lâcher prise faute d'un peu de soleil

et ne pouvoir porter sur les épaules, quelques heures,

un fagot de nuages...

Il faut que nous soyons restés bien naïfs

pour nous croire sauvés par le bleu du ciel

ou châtiés par l'orage et par la nuit.)

13/07/2017

Le dernier royaume (4) : les ombres errantes

Nommez ce qui est précieux. Triez, affinez, cernez, puis, dénommez ce qui est au-delà du précieux. L'intime est hors-jeu, évidemment. Aucun écrit ne sera jamais aussi précieux que le corps, la parole, la présence des êtres aimés. 

Toutefois, il est des penseurs qui s'approchent assez près de notre firmament affectif pour revêtir le temps de trois lignes les oripeaux du père, du frère... Et même un peu plus, ce soir, Pascal Quignard est un ami, un confident... Le dernier royaume, vol.1, Les ombres errantes.

 

Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d'ombreux et d'invisible, sans mémoire de l'animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n'y a pas de joie.

08/07/2017

Un chant, ou le poème de la révélation

Que chacun, chacune, se remémore cet instant où une voix, un chant, une musique, une idée, un désir, une vision, un rêve... auront pris à revers le paquet des nerfs...

Dans le 33è poème de la 14è poésie verticale, Roberto Juarroz dit tout cela, et bien plus encore... Qu'est-il utile de rajouter ?

 

Un chant se retourne

et se verse en dedans.

Il touche le rêve de l'homme,

le labyrinthe fluvial de son sang,

la passion qui le harcèle,

le centre pèlerin de l'amour,

le pâle coin des absences.

 

Le chant le parcourt

comme le vol d'un oiseau.

Et subitement ce vol

se convertit en nuée

dans un ciel oublié.

 

Lorsqu'il surgit à nouveau,

la voix n'est pas celle qui chante.

Les mains chantent aussi,

la peau, l'homme entier,

son visage, son ombre.

Et tout se transmet :

l'infini chante.

 

Il ne sera plus nécessaire désormais

que le chant revienne à se tourner.

 

Désormais il est pareil

de chanter en dehors ou en dedans.

22/06/2017

Le dernier royaume (3)

Vous avez chaud. Votre pensée est fondue dans le bitume. Un ailleurs s'impose. Eteignez la lumière, larguez les amarres, musique, arpèges orientaux ( Satie en Orient, absolument). Un temps, d'avant les temps des Hommes, surgit d'entre les pages du Dernier Royaume de Pascal Quignard, un dyptique mer/montagne que nous réunirons ici pour entrouvrir une fenêtre sur un univers de pures sensations, au creux de la nuit...

 

Les nuages noirs dans le ciel, comme ils se déchiraient, la voûte bleue parut soudain dans un état de nudité dont il m'est difficile de donner l'idée. Le bleu était frais et luisant au fond du ciel noir.

 

La mer était sans écume, lissée, extrêmement brillante, resplendissante. Chaque vague était comme une grande tuile d'or qui s'élevait, qui avançait.

 

 

13/06/2017

Faites silence

De Michaux à Perros, tracer des lignes convergentes autour de destins d'hommes en poésie : solitaires sachant bien s'entourer, même rejet des ors et glorioles littéraires, même exigence à l'endroit du mot juste, des passions parallèles (peinture pour Michaux, théâtre pour Perros), même regard acéré sur nos fragilités et nos vaines parades pour leur échapper, même goût pour l'aphorisme...

Et puis le silence, que l'un et l'autre surent pratiquer à merveille, et dont bien des contemporains devraient s'inspirer. Chaque silence a une origine, pour Michaux se reporter à Jours de silence; pour Perros, lire ce qui suit, c'est juste et poignant.

J'habite près de mon silence

à deux pas du puits et les mots

morts d'amour doutant que je pense

y viennent boire en gros sabots

comme fantômes de l'automne

mais toute la mèche est à vendre

il est tari le puits, tari.

08/06/2017

La voie poétique

Une nuit, un grand vent s'engouffre par toutes les portes de votre corps, même les plus secrètes... Vous pensez que ce corps ainsi ouvert à tous les vents ne peut pas être votre corps d'origine... Ainsi un corps fantôme, ou à tout le moins, extraordinaire, domine votre corps, le soulève et l'étend comme linges sur la corde... Puis vous songez : peut-être le connaissez vous, finalement, ce corps...né du mot, né de fougères et de mer, de vent et de brume, de criques et de sentes, corps d'avant la lumière...

Vous lui confieriez bien votre vie, tout comme Henri Michaux confia la sienne à un poème...

Tu t'en vas sans moi, ma vie.

Tu roules,

Et moi j'attends encore de faire un pas.

Tu portes ailleurs la bataille.

Tu me désertes ainsi.

Je ne t'ai jamais suivie.

 

Je ne vois pas clair dans tes offres.

Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.

A cause de ce manque j'aspire à tant.

A tant de choses, à presque l'infini...

A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n'apportes.

31/05/2017

Le souci mortel d'être vivant

Prenez un bateau tatoué de larmes et remontez le temps - hier Virginie Despentes parlait de notre monde et lançait d'une voix douce, un brin éraillée mais ferme : "Il faut de l'amour, il n'y a que ça qui nous sauvera."

Suivez le fil de sa pensée, traversez un siècle sur un vaisseau fantôme et rendez-vous en 1929. Cette année-là, Paul Eluard publie L'amour, la poésie, donnant corps aux deux phares de sa vie. Parmi tous les poèmes de ce recueil, il en est un qui poigne le coeur et le laisse saisi, comme brûlé par les rayons d'un soleil cruel et lucide...

 

A droite je regarde dans les plus beaux yeux

A gauche entre les ailes aveugles de la peur

A droite à jour avec moi-même

A gauche sans raisons aux sources de la vie

 

J'écoute tous les mots que j'ai su inspirer

Et qui ne sont plus à personne

Je partage l'amour qui ne me connaît pas

Et j'oublie le besoin d'aimer

 

Mais je tourne la tête pour reprendre corps

Pour nourrir le souci mortel d'être vivant

La honte sur un fond de grimaces natales