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16/01/2019

Traité du silence

Ce n'est pas une Loi, ce n'est pas un ordre, encore moins un dogme. Seulement un désir, l'hypothèse d'une piste pour tracer une voie, dans le fracas du vivant et de sa propre histoire.

Pascal Quignard a ce "savoir dire" qui invite à la réflexion, qui ouvre l'intelligence, qui éveille et réveille en un seul et même mouvement.

Extrait de Petits Traités, 1 & 5

 

Ecrire. Résonner avec une espèce de fracas dans le silence du corps. Retentir au-delà de l'eau noire, retentir dans quelque chose qui est comme la nuit de l'ancien monde.(...) Toute œuvre écrite, vraiment écrite, est un silence qui parle. 

(in Traité 1)

***

Le livre est un morceau de silence dans les mains du lecteur. Celui qui écrit se tait. Celui qui rit ne rompt pas le silence.

(in Traité 5)

07/01/2019

Seule la mer - In memoriam Amos Oz

La frontière entre poème et roman semble claire et peu perméable. Mais l'esprit et la finesse d'Amos Oz décidèrent un jour de bousculer cet ordre défini en osant une union improbable : son fruit s'intitule Seule la mer, c'est une oeuvre hybride, indéfinissable, d'une beauté permanente et surprenante. Preuve s'il en est que certains métissages littéraires sont encore à inventer.

Malheureusement Amoz Oz n'est plus. Sur la terre de feu, de désirs et de larmes qu'il habitait d'autres, moins exemplaires, lui survivent... Raison de plus pour le lire ou le relire dès maintenant.

 L'envie me prend :

Le soir. La pluie tombe sur les collines nues du désert. La craie, le silex et l'odeur

de poussière mouillée après un été torride. L'envie me prend d'être

ce que j'aurais été si j'avais su ce que tout le monde sait. Etre avant

la connaissance.

Comme les collines. Comme une pierre à la surface de la lune. Posé

là, sans bouger, confiant

en la longévité des livres.

16:52 Publié dans Amos Oz | Lien permanent | Commentaires (0)

29/11/2018

La marche à l'amour

Parfois une voix nous submerge et, après l'avoir entendue, nous ne sommes plus les mêmes. Telle une porte qui s'ouvre sur une pièce jadis close. 

Par cette voix surgit en chacun.e un récit nu : un souvenir ou un désir, une lumière ou une blessure, une musique secrète, un chant voilé, un silence dévoilé... L'intime le plus enfoui prend voix et le choeur des mots l'élève.

Dans La marche à l'amour la voix de Gaston Miron transcende et bouleverse au-delà du raisonnable... mais perdre la raison n'est-ce pas cela que nous pouvons aussi attendre et espérer d'un poème ?

(A celles et ceux qui seront touché.e.s par les mots qui suivent : écoutez la mise en musique de cette oeuvre par Babx sur l'album Cristal automatique...)

 

(...) j'ai quand même idée farouche

de t'aimer pour ta pureté

de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue

dans les giboulées d'étoiles de mon ciel

l'éclair s'épanouit dans ma chair

je passe les poings durs au vent

j'ai un cœur de mille chevaux-vapeur

j'ai un cœur comme la flamme d'une chandelle

toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas

la nuit de saule dans tes cheveux

un visage enneigé de hasards et de fruits

un regard entretenu de sources cachées

et mille chants d'insectes dans tes veines

et mille pluies de pétales dans tes caresses (...)

22/11/2018

Une lumière de voyelles

Coupez le cours du temps, bouleversez vos jours, épousez les ondes de chants immémoriaux, le calendrier vacille, les siècles vont se croiser dans quelques lignes.

A la fin du vingtième, Olivier Barbarant fait oeuvre de poète et intitule ses écrits Odes, Elégies... Il déambule dans Paris, écoute Fréhel, recueille les reflets chamarrés du désir, les ombres de la nuit, les cruels et doux refrains de l'amour, et tient la chronique des instants de rien qui font une vie.

Il en compose de longs poèmes réunis dans un recueil essentiel, Odes dérisoires, que l'on peut glisser dans sa poche et lire à voix haute en regardant l'aube grise se lever sur les toits mouillés...

Extrait de La der des der, in Les parquets du ciel.

(...) A la fin du poème c'est comme au début La douleur d'être et la joie à deux de rimer

Aussi la poésie assurément ne change rien mais permet simplement que tu saches même si j'en rougis que tu l'apprennes

Ma déclinaison de je t'aime dans la nuit

Elle ne touche à rien la poésie c'est juste une manière de respirer ou comme de te regarder quand tu dors parce que la veille tu as trop bu

Un moyen aussi de continuer à avancer quand tu n'es pas là mais au travail les poings disparus sous l'argent des plateaux que tout le jour tu portes

Tu dois être joli Noir et blanc enfin c'est comme cela que j'imagine ta tenue

Le poème quand il fait froid que le bleu trop blanc grince aux vitres pour se perdre au gris lové du chat qui dort

Et la parole pour cela je l'étire il me faudrait une phrase de ta longueur et m'y rouler

Avec des syllabes douces et somnolentes comme toi au matin

Comme toute la faïence de toi renversée sur les draps les bols de l'épaule où court azur l'ébréchure des veines les soucoupes des pectoraux et ma main qui s'y perd

Aussi ma lumière de voyelles quand même ce n'est pas rien t'habille (...)

01/11/2018

Danse, bel écureuil du temps

Sur le canevas du temps, pas d'équation impossible : qu'une saison passe sans un mots, ce n'est qu'un pont entre deux dates. Et le récit reprend : la voix des poèmes pour entendre aujourd'hui ce qu'hier et demain nous murmurent.

Claude Esteban, extrait de Conjoncture du corps et du jardin.

 

Demain n'est plus. C'est hier qui triomphe au pied des immortelles. Tout reprendre à rebours. Sans hâte, avec les mots. Danse, bel écureuil du temps, sur notre histoire. Saute, d'un siècle à l'autre. Hop, l'infini ! Les vieux calculs griffonnés sur l'ardoise, comme ils s'effacent dans le cœur d'un homme soudain nu.

25/05/2018

Politique

Henri Michaux jamais n'écrivit de textes politiques, son territoire poétique transcendait tout cadre... Aussi gardons-nous de ne pas faire porter à l'un de ses écrits un étendard qui ne lui correspondrait pas, mais un pas de côté peut s'autoriser, un pont entre l'année 1959 et 2018 peut se former via cet extraordinaire poème, Bouclier sous les coups, extrait de Vigies sur cibles.

Nous vivons une violence morale, politique et économique où le dédain de classe et la bêtise crasse se disputent une palme obscène. Nous refusons ce monde nouveau, nous n'avons pas pris les armes, nous cherchons une zone d'où attaquer, nous lisons avant l'assaut, nous désirons un souffle, une concentration...

Nous vous écoutons Henri Michaux, et pardonnez l'interprétation que nous ferons de vos mots, ils réparent nos maux.

 

Sous l'averse qui pleut sur lui

sous la projection incessante

dans le bouillonnement

il reçoit

il reçoit quoi ?

Difficile savoir

difficile savoir savoir

Derrière quatre écrans

dans sa chambre noire

il reçoit (...)

Les prises sont multiples

les abandons sont multiples

Entre douze savoirs, onze fois le doute

et le vent,

le vent de l'infime

le vent venant de l'inconnu

le vent de l'incertitude

le vent pour la perpétuation de l'incertitude

(...)

Trouble maintenant

trouble semblable à une paix bousculée

paix semblable à des éléphants de mer

sur une plage inhospitalière

Pouvoirs réduits,

plus de pouvoirs

poussière de pouvoirs

pluie de pluie

vertiges

buissons de pales

qui file

qui a filé

efforts finis

(...)

Temps

temps s'écoule

manne de temps

quel temps ?

C'est l'heure où le pauvre et le déchu

comme le riche et l'important

recueille une moisson surprise dans des champs inconnus

où chacun, de retour chez soi, vit avec ses parasites

mais balai à son tour balayé

reviennent les dehors

se rapprochent les dehors

on perçoit

on perçoit qu'on perçoit

afflux

Afflux sur soi

afflux contre afflux

Et prédateur comprend

Soleil à qui sait réunir.

31/03/2018

Chant pour la lune

Mille ans ne sont rien pour un poème. La voix d'Omar Khayyam, ses chants Rubayat sont toujours neufs, comme au premier jour du monde, et le seront tant que la lune, nos coeurs et nos verres se lèveront; tant que nos lèvres sauront former les mots du désir et chanteront la simple et seule splendeur d'être vivant, ici et maintenant.

Chant 111 (édition de Sadegh Hedayat chez José Corti).

La lune a déchiré la robe de la nuit

Bois du vin maintenant; cela seul réjouit

Profite du bonheur; bientôt le clair de lune

sur notre tombe à tous rayonnera sans bruit.

 

14/03/2018

Le Thor

ventoux.jpg

Car le poème est aussi, souvent, l'assistant de la mémoire... un partage formel comme le relevait René Char...

Le poète recommande : " Penchez-vous, penchez-vous davantage." Il ne sort pas toujours indemne de sa page, mais comme le pauvre il sait tirer parti de l'éternité de l'olive.

... et de relever à chaque instant de son oeuvre ce défi dérisoire et magnifique, donner vie à l'éternité de l'infime et du fugitif, mouvement accompli entre autre dans Le Thor, poème de 1947.

Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les guêpes n'allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches. L'air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulente immensité. Ce n'était que filaments d'ailes, tentation de crier, voltige entre lumière et transparence. Le Thor s'exaltait sur la lyre des pierres. Le mont Ventoux, miroir des aigles, était en vue. dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d'un âge perdu souriait à nos jeunes larmes.

 

09:14 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)

03/03/2018

Combat

Parce que poète de langue française nous parlant d'outre-atlantique et des rives du St Laurent, le territoire poétique de Gaston Miron est mâtiné de mots dont le sens a été oublié dans nos contrées à la langue appauvrie... Avant lecture, trois définitions :

garrocher = lancer, jeter

maganer = endommager, abîmer, maltraiter

babiche = lanière de cuir

Le reste relève de la langue du combat, de la colère... le reste se passe de commentaires... le reste devrait être en nous à tout instant... pour que riment humanité et liberté.

Gaston Miron, extrait de Séquences, in L'homme rapaillé.

 

Vous pouvez me bâillonner, m'enfermer

je crache sur votre argent en chien de fusil

sur vos polices et vos lois d'exception

je vous réponds non

je vous réponds, je recommence

je vous garroche mes volées de copeaux de haine

de désirs homicides

je vous magane, je vous use, je vous rends fous

je vous fais honte

vous ne m'aurez pas vous devrez m'abattre

avec ma tête de tocson, de noeud de bois, de souche

ma tête de semailles nouvelles

j'ai endurance, j'ai couenne et peau de babiche

mon grand sexe claque

je me désinvestis de vous, je vous échappe

les sommeils bougent, ma poitrine résonne

 

J'ai retrouvé l'avenir

 

09/02/2018

Sur le jadis (2)

Dans la minute d'absence qui sépare le réveil de la lucidité, une question reste accrochée aux sables d'un rêve... On regarde le ciel rose et les écharpes de neige soudées aux cheminées, on cherche une réponse, sachant fort bien qu'il n'y en a peut-être aucune... mais nous serons toujours plus sereins en écoutant une voix plutôt que le silence...

Surtout quand cette voix est celle de Pascal Quignard. Sur le jadis, chapitre 72, L'Achrone.

Le paradis est le temps antérieur au temps. Il est un lieu étrange qui est situé à l'ouest de l'Eden et dans lequel on rêve. Ce que nous transportons ? L'ombre de la nudité. Nous transportons le souvenir de corps plus anciens que le nôtre. Nous ne sommes que la trace vivante d'une scène qui n'est plus.

(...)

Le corps d'autrefois traîne son visage comme un sillage dans le temps. Une autre fois de visages erre dans les générations des hommes.