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08/12/2014

Quelqu'un, encore une fois

Parfois, tous les jours se ressemblent, et c'est tant mieux, finalement. Ne pas craindre la répétition, enchâsser sur la même chaîne ces jours de rien qui auront leur grandeur au moment du décompte. Ne pas fuir la répétition, la magnifier, la sereinement conter. Et donc, répéter encore une fois que Claude Esteban écrivit dans La mort à distance le plus implacable et le plus essentiel commentaire sur la beauté de l'existence humaine tout en narrant sa finitude.

Quelqu'un, et c'est n'importe qui, dispose de ma tête comme d'une maison vide, il entre, il sort, il claque chaque porte derrière lui et j'assiste impuissant à ce tintamarre.

Quelqu'un, et c'est peut-être moi, prend mes pensées les plus secrètes et les froisse dans sa main et les recouvre de poussière.

Quelqu'un et beaucoup de temps a passé, traverse lentement la chambre et s'arrête et contemple, sans me voir, le saccage.

Quelqu'un, n'importe où, ramasse les morceaux de mon ombre.

 

 

12/11/2014

Poésie pour pouvoir

Pour marquer les cinq ans de Vox Poetik il fallait bien ces quelques semaines de silence et le choix d'un texte emblématique pour relancer la voix, pour l'éclaircir.

Il est là : Poésie pour pouvoir de Henri Michaux. Un ensemble de trois pièces d'une densité rare à travers lesquelles Michaux, au mitan de son existence, entreprend de lutter contre la sourde colère qui le tend et le tord. Il déclare un combat, et en luttant contre s'affirme pour par les mots. C'est une leçon et nous l'apprendrons et nous la suivrons en commençant par la fin, avec les deux dernières strophes d'Agir, je viens.

 

Equipage de renfort

en mystère et en ligne profonde

comme un sillage sous-marin

comme un chant grave

Je viens

ce chant te prend

ce chant te soulève

ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux

ce chant est nourri par un Niagara calmé

ce chant est tout entier pour toi

 

Plus de tenailles

plus d'ombres noires

plus de craintes

Il n'y en a plus traces

il n'y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

où était éparpillement, est soudure

où était infection, est sang nouveau

où étaient les verrous est l'océan ouvert

L'océan porteur et la plénitude de toi

intacte, comme un oeuf d'ivoire.

 

J'ai lavé le visage de ton avenir.

 

27/09/2014

Henein le matin, suite

Même poème, même émerveillement devant cette faculté à dire en cinq lignes ce qui taraude l'esprit d'une partie de l'humanité, minoritaire on l'espère... Il serait tellement plus simple de ne jamais chercher, ne jamais interroger, ne jamais douter... Henein et les autres poreux sont heureusement là pour celles et ceux qui cherchent, pour les aider à mieux vivre cette quête, quotidienne, muette et nécessaire...

dans les sous-bois du langage

une voix cherche à dire

le premier mot de la journée

comme on cherche sa clé

sur le palier dans le noir

20/09/2014

La force de saluer

Ami de Calet, correspondant de Michaux, figure d'un temps littéraire où le silence valait élégance, Georges Henein avait toute sa place ici. Manquaient seuls les mots exemplaires qui lui en ouvriraient les portes, les voilà extraits d'un poème foudroyant, Une éxécution intime. Toutefois c'est le titre du recueil dans lequel il figure qui trace le portrait le plus clair de Henein : La force de saluer. On ne saurait mieux dire...

c'est un instant toujours émouvant

que celui où l'on se demande

certains matins

si l'on va pouvoir reconnaître la vie

 

si les choses ont gardé la même place

si les places ont gardé le même nom

et s'il reste quelque part un miroir de secours

où l'on cesserait enfin de se voir

où l'on verrait plus loin que soi

08/09/2014

Vigie des roches

On ne lit bien, finalement, que ce qui réveille en nous une mémoire vive... on en retient le regard partagé, la mesure d'un monde qui nous rassure. Comme on ne vit bien que dans le droit fil d'une émotion retrouvée, reconnue, reçue, redonnée... Est-ce bien cela que veut dire Philippe Jaccottet, en se posant ici comme vigie des roches, à la vigilance intense ?

Ici, la lumière est aussi ferme, aussi dure, aussi éclatante que les rochers. Mais il y a, jetés sur eux, ces velours, ces toiles usées, cette laine râpeuse. C'est toute la montagne qui s'est changée en troupeau, en bergerie. Tout est lié, tout se tient, tout tient ensemble, comme au premier jour. C'est pourquoi on est dans cet espace immense comme dans une maison qui vous accueille sans vous enfermer.

C'est ici qu'est né le jour, aujourd'hui.

Aucun doute ici n'a lieu. Tout est debout, tout est ferme et clair. Tout est calme.

26/08/2014

La rosée d'Issa

Convoquer au saut du lit l'intelligence, la poésie et l'espoir. Le zen d'Issa est une arme pour enchaîner l'aube au jour, lier le jour à la nuit et fondre la nuit dans l'oubli. Rester vivant en somme, tout simplement.

L'homme est pareil à une goutte de rosée, le comprends-tu ?

Je sais que ce monde

est aussi éphémère que la rosée,

Néanmoins...

 

08:59 Publié dans Issa | Lien permanent | Commentaires (0)

18/08/2014

La frontière en pointillé

Vous remontez du Sud au Nord, et c'est comme si vous aviez laissé, sur une piste de pierre et de pins, un paragraphe de votre histoire. Des mots de lumière et d'ombre cherchent leur ciel et leur ravine. Dans ce voyage vous avez perdu le verbe. Et dans le silence du soir, seul un habitué des mêmes voyages, comme René Char, peut vous le rendre. Trois extraits de La frontière en pointillé.

Nous sommes lucioles sur la brisure du jour. Nous reposons sur un fond de vase, comme une barge échouée.

Pris aux esprits de l'air. Donné aux verges de la terre. Déjà en naissant, nous n'étions qu'un souvenir. Il fallut l'emplir d'air et de douleur pour qu'il parvînt à ce présent.

Le trèfle obscurci... La cicatrice verte. La trombe de la souffrance, le balluchon de l'espoir.

22:44 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)

25/07/2014

Une page sur deux

Parfois, la lecture devient un jeu : lire une page sur deux, choisir l'impair, et composer un nouveau poème, clandestin, investi d'une nouvelle lumière... Rythme braconné, miroir décalé d'une illusion devenant vérité... Comme tous les écrits finalement... Exercice pratique avec les pages 47 à 51 du Dieu nu(l) de Antonio Ramos Rosa.

Ecrire dans la calme flexibilité. Presque une flamme, presque oublier...

Dans la désolation sans feuillage, sans la poussière lucide du silence...

Et presque l'écume lente, presque le vent végétal.

***

Sans avidité, dans un enchantement aérien, dessiner le mot passionnément exact.

***

Les mots s'éteignent un à un dans l'intimité ouverte de la distance. Ou dans le sommeil de la montagne. Ou sous les paupières de l'air.

 

19/07/2014

L'humilité

Au coeur d'une montagne qui devait être lumière de glace et de grâce, d'ubac en adret il n'y a que le plomb d'un ciel qui mélange les saisons. Que faire sinon demander à un poète des sentes et des pentes de donner le "la" pour trouver raison au sein de la déraison ? Et apprendre, encore une fois, aux côtés de Philippe Jaccottet le sens du mot humilité.

Reçois ces images, reçois ces ombres, reçois ces fumées ou ce rien.

Tu regardes avec effroi tes mains changer,

tu es pris de vertige parce que bientôt manquera la grâce ou la force,

recueille donc...

Tandis que les pies couleur de damier volent de sapin en sapin sous la pluie légère, soulevée par le vent,

montre aux amis ces traces de fantômes...

26/06/2014

La grande vie

Les amants de la poésie sont parfois excessifs, vivent dans un monde de quartz et d'écume... Mais l'objet de leur adoration échappe à toute raison : pages, mots, vers, chants auxquels une voix donne grâce et force... et plus d'un, plus d'une sauvés par cinq minutes de lecture au coeur de la nuit.

Prenez Christian Bobin : en voilà encore un, coeur poreux, réchappé d'on ne sait quelle faille... Excessif, il l'est mais ne le jugeons pas, écoutons-le. Peut-être sa voix, extraite de La grande vie, en sauvera-t-elle d'autre...

J'aurai passé mes jours à regarder le reflet de la vie sur la rivière de papier blanc. Ce n'est pas ce qu'on appelle "vivre". C'est beaucoup mieux.

Ah ! ne m'enlevez pas la poésie, elle m'est plus précieuse que la vie, elle est la vie même, révélée, sortie par deux mains d'or des eaux du néant, ruisselante de soleil.

La poésie, c'est la grande vie.