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06/05/2017

Un sourire entre les pierres

Ici Paris, tension, convulsion, répulsion. Les yeux brûlent. Le réel s'orne de figures blêmes, parle la langue des blattes, chaque jour beauté mutilée.

On cherche la finesse, on réclame l'intelligence, on voudrait une sérénité inaccessible. Les vivants sont perdus, seuls les disparus parlent au coeur.

Leur silence, leur élégance traversent le temps et sont un baume. Claude Esteban est la voix qui nous caresse. Extrait de Sur la dernière lande.

 

Et peut-être que tout était écrit dans le livre

mais le livre s'est perdu

ou quelqu'un l'a jeté dans les ronces

sans le lire

n'importe, ce qui fut écrit

demeure, même

obscur, un autre qui n'a pas vécu

tout cela

et sans connaître la langue du livre, comprendra

chaque mot

et quand il aura lu, quelque chose

de nous se lèvera

un souffle, une sorte de sourire entre les pierres.

08/12/2014

Quelqu'un, encore une fois

Parfois, tous les jours se ressemblent, et c'est tant mieux, finalement. Ne pas craindre la répétition, enchâsser sur la même chaîne ces jours de rien qui auront leur grandeur au moment du décompte. Ne pas fuir la répétition, la magnifier, la sereinement conter. Et donc, répéter encore une fois que Claude Esteban écrivit dans La mort à distance le plus implacable et le plus essentiel commentaire sur la beauté de l'existence humaine tout en narrant sa finitude.

Quelqu'un, et c'est n'importe qui, dispose de ma tête comme d'une maison vide, il entre, il sort, il claque chaque porte derrière lui et j'assiste impuissant à ce tintamarre.

Quelqu'un, et c'est peut-être moi, prend mes pensées les plus secrètes et les froisse dans sa main et les recouvre de poussière.

Quelqu'un et beaucoup de temps a passé, traverse lentement la chambre et s'arrête et contemple, sans me voir, le saccage.

Quelqu'un, n'importe où, ramasse les morceaux de mon ombre.

 

 

21/05/2014

Comme quelqu'un dans un poème

Dans Morceaux de ciel, presque rien de Claude Esteban, quelqu'un est un homme ou une femme, quelqu'un est poète ou vagabond ou danseur ou berger ou boulanger... Quelqu'un est tous les êtres de la terre, quelqu'un est en vie et ne veut pas que cette vie cesse. Quelqu'un doit nous accompagner, toujours.

Comme quelqu'un qui cherche à lire

et qui ne déchiffre plus les mots du livre

 

comme quelqu'un qui tend la main et toutes les mains

se détournent

 

comme quelqu'un qui a beaucoup marché

et maintenant il ne sait plus s'il doit faire halte

 

comme quelqu'un 

qui ressemble à ce qu'il n'est pas

 

et quelque chose se rebelle en lui

et puis s'apaise.

16/12/2013

Le voyage immobile

Mêlez l'oud, le piano et l'accordéon du Voyage de Sahar d'Anouar Brahem aux pages de Conjoncture du corps et du jardin de Claude Esteban, baissez les lumières, laissez un murmure de soie empreindre la pénombre... et c'est comme si on lisait à même un coeur, comme si on entendait, enfin, le chant d'une peau...

J'ai refermé, sans le finir, mon livre. Qu'importent les mots clairs ? Toutes les pages lues parlaient d'un soleil immobile. Je n'ai pas vu l'ombre s'accroître sur le mur.

13/10/2012

Esteban pour mémoire

De toutes les voix qui viennent en écho dans la mémoire de ces pages, celle de Claude Esteban impose un silence à nulle autre pareille. Ses mots sont ceux d'un homme ayant parcouru tout le chemin, et qui au dernier virage, près de la mer, nous laisse un message, nous laisse sans voix.

Je me suis projeté dans le jour

comme une pierre, j'étais

 

fou, je n'avais que ma tête pour

me défendre, la mémoire

 

d'un autre souffle pour avancer,

n'importe, il fallait

 

que la chair se précipite

vers sa blessure, qu'il y ait

 

cette fureur

clouée contre les épines

 

ce cri,

comme en éclats.

09/12/2011

Présent, passé, futur

Petit collage de trois temps de La mort à distance de Claude Esteban. Valse lente où présent, passé et futur s'enlacent. Commune alliance pour tenir au loin, du bout de lèvres, l'instant qu'on ne saura nommer...

Ce n'est

rien, c'est le coeur qui s'étonne

de ne pas souffrir.

***

J'espérais parfois, tout un jour,

le mot juste, le mot

qui chasserait la peur

puis j'oubliais.

***

J'avancerai, je chercherai

jusqu'à la fin

je perdrai courage, je

reprendrai de plus loin, je reconnaîtrai

la maison.

08/09/2011

La mort à distance

On aimerait qu'il n'existe pas ce recueil de Claude Esteban, l'ultime, La mort à distance. Il serait aussi simple de ne pas le lire et de ne pas y revenir. Mais on a soldé le compte de la simplicité. L'on sait aussi que les mots du poète aux dernières heures de son voyage seront peut-être, un jour, de solides compagnons...

J'aurais voulu qu'une goutte de pluie

m'abreuve

j'enviais la soif parfaite

des fourmis.

***

Découvrant, déchiffrant

sur chaque grain de sable

l'écriture éclatée

du vent.

***

Nos vieilles blessures

sont les plus précieuses

elles nous épargnent de souffrir

demain.

12/07/2011

L'insupportable

Il arrive que le poème nous mène à lire l'insupportable, mais l'on poursuit la lecture. Le don du poète, son talent autant que son offrande, est de nous apprendre à supporter ce qui nous broie. Plus qu'aucun autre, parfois, Claude Esteban fut dans cette voie...

A la même heure du soir un mot

s'efface, un

autre et c'est chaque soir comme un peu

de moi qui meurt

car il suffit

qu'une chose n'ait plus de nom

pour que toute la phrase du monde

se défasse

et la mémoire ne peut

rien et c'est chaque soir comme si

ce peu de moi bougeait chaque fois

moins, bougeait encore.

09/06/2011

Au rayon occasion

Dans les linéaires d'une grande librairie parisienne on trouve parfois des occasions dont la présence laisse perplexe. Ainsi en ce mois de mai quelqu'un est allé revendre des livres de Claude Esteban. Des pages qu'il n'aura donc pas aimées, voire même pas lues. C'est ainsi... mais peut-être ces aphorismes s'étaient dérobés à son regard :

Dans la mémoire des autres

nos blessures

guérissent toujours.

***

Je porterai le temps sur l'épaule

pour marcher

mieux.

***

Laissez dormir les dieux

sous leurs pierres,

ils ne parlent qu'aux serpents.

10/01/2011

Les mots la nuit

Certaines pages ne se lisent que la nuit. Une lampe éclaire un coin de pièce, la rue n'est plus qu'un murmure, le son des pages que l'on tourne est presque un fracas. Les lignes de Claude Esteban se tendent toujours en cet instant :

Peut-être que tout est dit,

peut-être qu'on attend la nuit

pour écrire la même phrase.

***

Une lampe qui veille dans la nuit,

un coeur qui n'en finit plus de croire

quelqu'un invente son histoire

par-delà la fureur et le bruit.

***

Tu étais si belle dans le matin

que j'ai cru que je n'allais pas mourir.