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02/05/2014

Les livres d'occasion

Les temps sont durs, mais n'abandonnez pas la lecture. Les livres : empruntez-les, donnez-les, laissez-les sur un banc. Pitié pour les libraires, ne les volez pas. Dernière option : suivez ce conseil de Erri de Luca. Il le donne au tout début de Trois chevaux, qui n'est pas un livre de poésie, mais peu importe. De Luca a l'âme d'un poète, c'est un homme droit, farouche et admirable. On peut l'écouter et lui faire confiance.

Je lis seulement des livres d'occasion.

Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d'un doigt et elle reste immobile. Comme ça, je mâche et je lis.

Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu'elles restent à plat. Les livres d'occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.

Ainsi, à midi, au bistrot, je m'assieds sur la même chaise, je demande de la soupe et du vin, et je lis.

29/04/2014

L'impossible

La lucidité... Qu'en disait René Char déjà ?

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.

Alors, à quelle brûlure s'est donc exposé Roberto Juarroz, en composant le poème numéro seize de la douzième poésie verticale, et que nous nommerons ici L'impossible ?

 

Lorsque je manque de lumière,

la lumière me paraît impossible.

 

Lorsque je me trouve hors du poème,

le poème me paraît impossible.

 

Lorsque je cesse de te regarder,

tu me parais impossible.

 

Lorsque je perdrai la vie,

la vie me paraîtra impossible.

 

Et si je pouvais ne pas penser,

penser me paraîtrait impossible.

 

Du dehors d'une chose,

cette chose est impossible.

 

Et du dehors de tout,

tout est impossible.

 

Mais il y a une exception :

moi-même, du dedans,

je suis aussi impossible.

 

17/04/2014

Croyances en italiques

Une bonne fois pour toutes : ne jamais lire un recueil de poésie comme on lirait un récit. Le recueil : dernier espace de liberté où toutes les portes sont ouvertes, toujours. Y entrer par la dernière ou la première page, peu importe : si poésie il y a, on la trouvera, elle nous trouvera. Ainsi, on pourrait lire encore une fois Cahier de verdure de Philippe Jaccottet en ne s'attachant qu'aux pages en italiques et en retenir ces quelques croyances.

Allez encore vers ces lacs de montagne qui sont comme des prés changés en émeraudes. Peut-être n'y boira-t-on plus, peut-être est-ce pour cela qu'on les voit maintenant. Il y a des émeraudes dans la montagne comme on y croise des bêtes fuyantes. Et le printemps est poussière lumineuse.

 

Des êtres jamais vus, comme assis sous des nuages dont le bord serait argenté par la lune.

 

Montagnes à contre-jour dans le matin d'été : c'est, simplement, de l'eau.

 

Que la poésie peut infléchir, fléchir un instant, le fer du sort. Le reste, à laisser aux loquaces.

09/04/2014

Au Café de l'Eternité

Délicat d'être poète, portugais et de faire fi de l'ombre tutélaire de Pessoa. Alors autant lui écrire, et tenter de nouer avec lui un improbable dialogue. Ce que fait avec justesse Nuno Judice depuis longtemps, et très explicitement dans un texte intitulé Pessoa, comme il se doit, et qui exprime, peut-être, une merveilleuse parabole du travail poétique.

Là où tu es, sans être jamais revenu de nulle part, sans volonté de partir là où tu n'arriveras jamais, parce que là c'est déjà hier, je te rencontre. Tu me demandes de m'asseoir : et tous deux, à la table d'un des cafés de l'Eternité, nous écrivons des lettres que jamais personne ne recevra.

 

04/04/2014

Le gardeur de troupeaux

De tous les êtres poétiques dans lesquels Fernando Pessoa s'est coulé, Alberto Caeiro, le Gardeur de troupeaux, est le plus touchant. Comme une fulgurance il a surgi dans la vie de Pessoa le 8 mars 1914, a bouleversé un citadin moderne poète et dépressif qui troqua sa gabardine contre des habits de pâtre et donna à son spleen une bienheureuse simplicité dont l'écho, un siècle plus tard, ne cesse de résonner.

Ce qu'il faut c'est être naturel et calme

dans le bonheur ou le malheur

Sentir comme on regarde,

penser comme on marche,

et au bord de mourir, se souvenir que le jour meurt...

21/03/2014

Tard dans la vie

Parfois un poète sent dans l'air une vibration métallique.

Il se sait à la veille d'une infime tragédie.

Ne devinant quel pan de sa vie va se détacher, mais redoutant cet instant, il écrit.

Que peut-il faire d'autre ?...

Parfois il s'appelle Pierre Reverdy. Il a le regard doux, charbonneux et triste. Il écrit Tard dans la vie.

 

Je suis dur

je suis tendre

                   Et j'ai perdu mon temps

                   à rêver sans dormir

                   à dormir en marchant

Partout où j'ai passé

j'ai trouvé mon absence

je ne suis nulle part

excepté le néant

mais je porte accroché au plus haut des entrailles

à la place où la foudre a frappé trop souvent

un coeur où chaque mot a laissé son entaille

et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvement

11/03/2014

Le Ravin du monde

Contribution orientale, poétique et taoïste à la nébuleuse théorie du genre. Où il est également question de montagne, de vertu (à lire ici au sens de sagesse) et de traversée du temps. Le tout étant attribué à Lao Tseu dans le chapitre 28 du Tao-tö King dans la traduction disponible en Pléiade. Lisons, méditons, agissons.

 

Connais le masculin,

adhère au féminin,

sois le Ravin du monde.

Quiconque est le Ravin du monde,

la vertu constante ne le quitte pas,

il retourne à l'état d'enfance.

08:03 Publié dans Lao Tseu | Lien permanent | Commentaires (0)

07/03/2014

Notes solaires

Tant pis pour le cliché, mais le soleil sied bien mieux aux pages de René Char que le gris de l'hiver. Sous la lumière et l'azur, certaine notes des Feuillets d'Hypnos deviennent solaires, s'éclairent et chantent autrement. Elles n'en demeurent moins pas riche du mystère et de la tension qui les firent naître au creux de la guerre.

 

156. Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de l'univers la plus dense, la plus utile et la moins apparente.

 

163. Chante ta soif  irisée.

 

169. La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.

 

182. Lyre pour des monts internés.

 

212. Enfonce-toi dans l'inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer.

08:28 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)

26/02/2014

La vie du poème

Vous possédez une bibliothèque. Elle contient quelques oeuvres de poètes ? Prenez garde, vous n'êtes plus seul(e) chez vous. Soyez rassuré(e), vous êtes en bonne compagnie. Pour avoir fréquenté en lui-même de nombreux poètes, Fernando Pessoa nous le rappelle et le confirme, les poèmes sont vivants.

Il m'arrive de soutenir qu'un poème est une personne, un être vivant, qu'il appartient, avec une présence corporelle et une existence charnelle, à un autre monde où notre imagination le projette.

21/02/2014

Le lecteur

A cet idéal d'écriture porté par Juarroz répond le besoin, tout aussi idéal, d'un lecteur investi d'une attente absolue. Porté par les ombres tutellaires de Char et Michaux, Christian Bobin dresse dans un saisissant passage de Souveraineté du vide le portrait d'un lecteur incandescent en quête de son double parfait : "l'écrivain sourcier".

 

Purification. Entrée en lecture. Entrée en rêverie. Purification.

 

Lisant, non pas pour savoir, non pas pour apprendre, pour accumuler, pour entasser, pour acquérir. Non, rien de tout cela. Lisant bien plutôt pour oublier, pour se déprendre, pour perdre, pour se perdre. Redevenant seul, infiniment seul.

 

Assez seul pour ne plus l'être jamais.